Peugeot: Il y a vingt ans, la grande grève…

Publié le par CGT PHILIPS EGP DREUX

 

Les grévistes défileront à plusieurs reprises dans les rues de Mulhouse. Archives Daniel Schmitt

 

Automne 1989 : Berlin perd son mur, Peugeot ses illusions. Mulhouse, jusque-là sage comme une image, lance ce qui demeure aujourd’hui encore la plus grande grève qu’ait jamais connue le constructeur.

Le 1 er septembre 1989, au retour des congés d’été, 30 ouvriers de carrosserie débrayent dans un quasi-anonymat. Ils sont 1 700 quatre jours après, sur 12 000 salariés du site, à cesser le travail pour protester contre la politique salariale de Peugeot et la course à la productivité engagée cinq ans auparavant. Puis 3 500 le lendemain et 5 000 le surlendemain, dont la moitié vont défiler dans les rues de Mulhouse. Une première depuis la grève de 1972. Comme de juste, la direction divise ces chiffres par deux.

Le 13 septembre, les Sochaliens rejoignent le mouvement, au grand soulagement de Mulhousiens craignant de rester isolés. Le conflit prend une nouvelle dimension. Le 18, 1 200 grévistes montent à Paris. Mais en reviennent les mains vides.

« Tout va bien ! »

À Paris, justement, Jacques Calvet, le si peu charismatique président du groupe, ne prête guère attention à la situation. Épiphénomène, dit-il. Erreur, immense erreur qui vient confirmer le manque de sens social du patron et, somme toute, sa méconnaissance des choses du terrain. Calvet, il est vrai, a d’autres chats à fouetter : la semaine suivante, il dévoile la grande 605 à Francfort. De toute façon, la question des salaires a été officiellement réglée six mois plus tôt avec une augmentation générale de 1,2 %, bien loin des revendications syndicales, alors que Peugeot SA a annoncé un énième bénéfice en 1998, 6 milliards de francs très précisément, en hausse de 31 %.

Calvet, l’ex-banquier, est certes un remarquable gestionnaire. Mais à Mulhouse, où l’on fabrique la 205, celle qui a sauvé Peugeot de la déroute, le sentiment d’injustice est omniprésent, oppressant.

Décidément fin observateur, Jacques Calvet répète à l’envi à la télévision que tout va bien. Qu’il n’a relevé aucune dégradation du climat social dans l’entreprise. Jusqu’à ce mémorable 21 septembre, lorsque Le Canard enchaîné publie sa feuille de paie : 180 000 F mensuels (27 400 €). À rapprocher du salaire moyen ouvrier : 4 800 F nets (730 €). Surtout, la rémunération présidentielle vient d’être revalorisée de 20 %, soit de 46 % en deux ans…

La visite de Krasucki

Quatre jours plus tard, révoltés mais inquiets — et si le futur modèle, la 106, était attribué à un autre site en guise de représailles ? — les Mulhousiens occupent l’usine de forge, outil névralgique pour le groupe puisqu’alimentant toutes les usines.

Le conflit, émaillé de quelques violences à Mulhouse, fait la une des médias. Surtout, le 7 octobre, au lendemain de la seconde visite d’Henri Krasucki et de la première du « camarade-écrivain » Jean-Edern Hallier, venu humer l’ambiance révolutionnaire. Solidarité, solidarité : le patron de la CGT remet un chèque de 1,12 million de francs (170 000 €) aux grévistes, fruit d’une collecte nationale du syndicat… Krasu s’emmêlera les pinceaux en confondant anciens et nouveaux francs.

La nomination d’un conciliateur, le 5 octobre, après presque cinq semaines de conflit, va signifier la fin progressive d’un mouvement demeuré finalement minoritaire en interne et qui mit en exergue tant la division syndicale que la difficulté, pour les grévistes, à essaimer dans un secteur privé volontiers fier de son consensus social.

Le 13, la forge est évacuée, ouvrant la porte aux négociations. Il faudra néanmoins patienter jusqu’au 23 octobre pour que le travail reprenne, à Mulhouse comme à Sochaux. Après sept semaines de grève. Peugeot a perdu 50 000 véhicules dans la bataille. Les salariés, eux, ont gagné des miettes financières, en moyenne 400 F (60 €) pour les plus bas salaires. Surtout, ils ont retrouvé une combativité et une dignité qu’ils pensaient avoir abandonnées à jamais.

le 21/11/2009  Jacques Prost
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